FOCUS - Téhéran

05/09/2017

Première étape de notre périple iranien, Téhéran. En vrac : immense, grouillante, moderne, ouverte et conservatrice à la fois, polluée, jeune...

Avant de partir, j'avais lu pas mal de sites vantant son ouverture, à la "Vous verrez les femmes sont super libres", du coup j'avoue que je m'imaginais une ville à l'européenne, avec des filles ne portant quasiment pas le voile. Bon alors je vous arrête, c'est le cas, mais pas partout. En fait, faut imaginer que la ville est réellement immense. Ca m'a fait penser à Bucarest, avec de très longs boulevards qui traversent toute la ville. Ici c'est un peu ça aussi : c'est-à-dire qu'en regardant la carte tu te dis qu'il n'y a que 4 rues entre ton point A et ton point B et que tu vas tout faire à pied parce que t'es jeune et pleine d'énergue, sauf que sur la carte t'as pas vu qu'avec l'échelle elles font 4km et qu'en fait tu vas mettre 1h. La ville est tellement grande (9 millions d'habitants, quand même) que d'un quartier à l'autre tu changes totalement d'ambiance, d'architecture et de type de personnes également.

Donc je débarque à Téhéran avec l'idée qu'on va se retrouver dans une ville un peu hipster (oui déjà je partais de loin), et je me dis que c'est le moment de sortir ma tenue la plus "libérée", parce qu'après je devrais m'habiller plus traditionnellement et j'aurais pas forcément l'occasion de faire des machines. C'est comme ça que je me trouve avec un pantalon léger super coloré, un tee-shirt très large "One love" et une sorte de kimono blanc super léger avec des éléphants dessus (que j'aime beaucoup mais avec le reste on aurait quand même dit que j'étais en pyjama en fait, autant individuellement j'aimais bien chaque habit, mais j'avoue que tout ensemble c'était franchement assez moche). Je me sens un peu comme Riri à la Fashion Week, Tangui est déjà en train de me dire que je vais lancer une nouvelle mode à Téhéran, etc., et là bim, on se retrouve dans la rue des pneus.

Oui, une rue avec seulement des boutiques de pneus. Et là on a deux confirmations en direct live qu'effectivement l'Iran n'est pas spécialement à la pointe de la lutte des genres (euphémisme) et qu'il n'y a pas beaucoup de femmes qui font leur shopping de pneus au calme entre copines. En fait je suis quasiment la seule femme de la rue (qui ressemble plus à un boulevard d'ailleurs) et là bim deuxième découverte, oui on peut être à Téhéran et être dans un quartier super conservateur. Il faut imaginer la scène : il n'y a quasi que des hommes et les seules femmes que je croise portent le chador (sorte de drap noir dans lequel elles s'enroulent) et là je peux dire que j'ai vraiment conscience que je porte des habits bien trop occidentaux, et tout de suite je me dis que c'est quand même vachement plus simple d'être Riri à la Fashion Week qu'être présentement en pyjama blanc dans la rue des pneus. (Mal)heureusement on change de rue et là on se rend compte que contrairement aux idées reçues, les hommes ne me regardent pas particulièrement, moi jeune femme blanche, mais par contre les femmes me dévisagent quasiment toutes et certaines d'entre elles de manière assez aggressive comme si j'étais en train de me balader à poil, c'est pas super agréable et làà j'en viens à regretter la rue des pneus au final. Je (en fait Tangui) décide d'aller m'acheter une tunique noire au bazar pour me fondre un peu mieux dans la population. J'achète donc au bazar ma tunique noire à 250 000 rials, en pensant m'être faite arnaquer vu que c'était la première fois et que je ne connaissais pas tous les points ci-dessus, mais au final même si c'était le cas ça me revient à 5,50 euros seulement et pour qu'on arrête de me dévisager dès que je mets un pas dehors c'est franchement je trouve ça pas trop cher. De retour à l'auberge de jeunesse, j'en parle avec un ami germano-iranien qui rigole et me dit que le quartier du bazar est super pauvre et donc super religieux (les deux vont de paire). Pour les Iraniennes super libres, c'est donc pas le bon quartier.

Le grand bazar de Téhéran est le plus grand et donc le plus réputé d'Iran. Clairement tu peux y passer plusieurs heures, surtout si tu y vas à un moment d'affluence et que tu dois faire du deux à l'heure.

Tu peux être certain que tu vas manquer plusieurs fois de te faire écraser le pied par un gros charriot tiré à bout de bras par un ado (très certainement parce que c'est le boulot le plus dûr et le moins bien payé). Comme dans la chanson d'Henri Dès, tu peux, tu peux tout trouver. Notamment plein de maillots de bain, de tee-shirts échancrés, des leggings, etc. et tu te demandes à quelles occasions les femmes portent ce genre de vêtements au vu de la loi islamique.

On y est allé vers midi et je pense que c'est une très bonne heure, déjà parce que le bazar est couvert et ça c'est vraiment pas négligeable lorsqu'il faut 35 degrés dehors, et ensuite parce qu'à l'heure de la prière (13h) le bazar se vide pas mal et là c'est tout de suite une autre ambiance. 


A côté du bazar, il y a des embouteillages partout. C'est simple, à Téhéran tu es habitué à respirer la douce odeur des pots d'échappement à cause du traffic incessant. Beaucoup de voitures donc, mais aussi énormément de scooters. Tu vois des scooters avec des fois une famille entière dessus (oui oui, ils tiennent à 4 sur le scooter je l'ai vu de mes yeux vu !), et bien sûr personne ne met de casque. D'après un chaffeur de taxi à qui on en a parlé, apparemment la ceinture n'est obligatoire que pour les gens à l'avant de la voiture (donc tes gosses sans ceinture, debout sur les sièges, du moment qu'ils sont à l'arrière il n'y a pas de soucis) et le casque n'est pas obligatoire en scooter. On peut penser que les gens ne le mettent pas parce qu'il fait une chaleur étouffante et qu'avoir un casque noir en plastique sous 35 degrés c'est pas très pratique en effet. Du coup tu vois passer des gens en scooter avec un casque sous le bras, ou accroché au guidon etc.

Une fois que tu as fini de faire mumuse avec ta vie dans les carrefours et les grosses avenues hyper dangereuses, tu peux aussi décider de prendre des petites ruelles très sympa. C'est sûr que par rapport aux avenues rectilignes ça ressemble parfois à un labyrinthe et il y a moyen que tu mettes un peu plus de temps, mais au final c'est déjà bien plus agréable de ne pas avoir le nez dans les pots d'échappement, et c'est surtout super authentique. Tu peux pas exemple tomber sur un coiffeur qui a des poules en liberté dans son salon (oui c'est pas très hygiénique avec le caca de poule par terre mais c'est pas grave parce que franchement tout le monde aimerait qu'il y ait des poules chez son coiffeur), ou alors sur deux copains qui photobombent ta photo et et du coup tu insistes pour qu'ils prennent réellement la pose pour toi.

En sortant des petites rues, tu arrives au palais du Golestan, un ancien palais royal de l'époque qajar avec de très belles faïences bleues et jaunes partout, sur tous les murs. Ca ressemble un peu à l'Espagne ou au Portugal (avec comme autre point commun la chaleur aussi). Il y a plusieurs bâtiments : tu choisis à l'entrée les parties que tu veux visiter et hop tu te retrouves dans un grand jardin avec des fontaines qui donne sur tous les bâtiments.

C'est vraiment très beau et calme, ce qui est surprenant car les rues aux alentours sont assez bondées quand même. Les photos à l'intérieur du palais étant interdites, je photographie principalement le jardin et l'extérieur des bâtiments. 


On visite des salons d'apparat très impressionnants car il y a des miroirs partout, et c'est quelque chose que j'ai revu dans pas mal d'endroits par la suite : des milliers de tous petits miroirs, comme des sortes de mosaiques de miroirs en fait, qui ont l'air de diamands de loin et qui font que les pièces brillent de mille feux. 


On décide par la suite de changer de quartier : du sud de la ville, on monte vers le centre, et là c'est le jour et la nuit. Plus jeune, (beaucoup) moins conservateur, plus moderne.

Alors niveau modernité je dois dire que le métro est vraiment top : il est assez peu cher, il couvre très bien la ville, il passe très souvent. Et surtout, il est cli-ma-ti-sé. Genre à Paris quand tu prends le métro t'as l'impression qu'on puni pour quelque chose : il fait 50 degrés, la barre de la rame est moite du coup tu sais pas si c'est moins pire de la tenir et de te choper 50 virus ou de tenter de rester debout sans les mails, et si c'est l'heure de pointe tu te retrouves écrasé sous les aisselles d'un gars qui transpire vraiment beaucoup. Tandis qu'à Téhéran le métro disons-le clairement c'est la libération. Surtout si tu es une fille. Je t'explique : les wagons sont séparés par une grille. Il y a la partie mixte (qui est en fait composée à 95% d'hommes) et à l'heure de pointe là en effet tu as l'impression de revivre la scène du métro parisien, la chaleur en moins. Et puis il y a la partie pour les femmes, indiquée par un picto *dame voilée*. Alors déjà il y a bien moins de personnes que chez les hommes, et souvent les gens se lèvent et te proposent leur siège ("Si si, j'insiste"). C'est comme ça que je me retrouve dans une partie de wagon à moitié vide tandis que Tangui est écrasé entre un mec et la porte du wagon - et là je me dis que c'est le métro peut-être le seul endroit en Iran où tu te sens vachement privilégiée d'être une femme.

Dans le centre de Téhéran, on trouve des femmes avec le foulard négligemment posé sur l'arrière de la tête, des jeunes aux cheveux teints, des femmes avec le nez refait (sparadrap post-chirurgical sur le nez). Rien à voir avec le quartier du bazar : ici c'est limite si on me dévisage parce que je suis habillée en tunique noire comme une vieille. On rentre à l'auberge un étudiant français en train de rédiger un mémoire sur les parcs. Le gars nous explique que le parc a côté duquel on se trouve est le parc punk de la ville (par punk, entendre "jeune"), qu'il a interviewé pas mal de gens qui lui avaient dit que la police des moeurs traînait dans le coin pour arrêter celles et ceux qui buvaient de l'alcool dans le parc (!) mais que les gens arrivaient toujours à faire en sorte de pas se faire choper et que le parc était vraiment devenu le symbôle de la liberté.     

Il se trouve que notre auberge de jeunesse se situe juste à côté de l'ancienne ambassade américaine (celle qui fut prise d'assaut lors de la révolution islamique). Elle est depuis occupée par l'armée et/ou des étudiants, je n'ai pas trop compris, mais en tout cas l'élément important c'est que tous ses murs sont couverts de graffitis anti-USA. Je sors mon appareil pour prendre quelques photos et là... un mec lamba me regarde ultra fixement (pour bien me prendre comprendre qu'il m'a vue) et court prévenir un soldat que je compte prendre une photo ! Autant les gens ont été adorables (contrairement à toutes les rumeurs d'espionnage ou de "Si t'es mal voilée, la police de moeurs viendra te demander de te rhabiller etc."), ironiquement c'est dans la ville la plus ouverte d'Iran que j'aurais eu un soucis. Je range mon appareil en trois secondes, le soldat sort et me regarde, mais puisque j'ai plus mon appareil il ne dit rien et il rentre dans l'ambassade. Bon évidemment c'est un peu touchy comme lieu, vu les relations entre les deux pays, mais après à partir du moment où les gens font des graffitis en anglais sur le mur extérieur, tu t'imagines que c'est bien à destination des étrangers... Bref comme il n'y avait pas de panneau d'interdiction de photos j'en ai quand même prises, mais avec mon smartphone pour plus de discrétion. 

Sous Obama, les sanctions contre l'Iran avait été levée, aussi on pouvait s'attendre à ce que cela aille mieux entre les pays, mais depuis comme tu le sais Trump a mis l'Iran dans la liste des nationalités interdites de visa, et les relations en ont pris un coup. Mais comme c'est surtout l'Etat qui s'oppose aux Etats-Unis et non pas le peuple, vous pouvez trouver du Coca partout, ou des magazines sur Game of Thrones aussi (et là j'ai pas vraiment compris étant donné que la série symbolique tout ce que les mollah dénoncent). On a demandé autour de nous et GoT est bien interdit à la télévision iranienne (seulement 3 chaînes...), sauf que la plupart des Iraniens payent pour le cable et du coup bah tout le monde regarde quand même.